RETOUR D'ISLANDE : la dérive des territoires

ENTREE EN MATIERES.


Aimez-vous voyager ? Partir en pays lointain. Y séjourner. Plus ou moins longtemps. En ramener objets, images et souvenirs et, de retour chez vous, activer vos souvenirs en reprenant les images, en maniant les objets ?

C’est plus ou moins de cette façon que procède Bernard Alligand, peintre, graveur, voyageur. Plus ou moins…Japon, Égypte Maroc… ce sont quelques-uns des pays de l’artiste. Et, ces dernières années, l’Islande.

Voyez. Ce que Bernard Alligand ramène de ces pays ne ressemble pas entièrement à ce que nous en ramènerions.Ça ne ressemble pas non plus entièrement à la façon dont l’art moderne et contemporain traite la relation au paysage, à la contrée, au territoire.

Pour atteindre l’objectif de rendre ce que l’on a vu, partager une vision, des impressions, des émotions, on dispose de deux postures principales : aller sur le motif pour en rapporter des vues (c’est un modèle depuis les impressionnistes); ou intervenir directement sur le territoire et en le modifiant (comme le propose, par exemple, le Land art).

Si Bernard Alligand partage l’objectif, sa démarche de déménagement de territoire, est notablement différente. Cageots et cagettes, branches, fibres de palmier, piment, safran, coton, fruits, légumes, fleurs, pierres, sables, céramiques, vases et flacons d’Égypte ou du Maroc. Et de l’Islande ?

De l’Islande, Bernard Alligand ramène - en plus d’une multitude de souvenirs et d’impressions - sables, graviers, pierres, roches, laves. Peu d’objets manufacturés, peu d’objets usinés. Des objets bruts, des objets de nature, des objets du sol.

L’artiste transporte ainsi dans son atelier des centaines de kilos de récoltes de matières brutes. Et l’atelier est un autre territoire, à sa mesure, à sa main, à son corps, à son intelligence et à sa sensibilité. Il y travaille les bribes d’Islande, les transforme, les classe, les prépare, les réduit en graviers, en poudres, en pigments.

Car les voyages en Islande ont permis à l’artiste de radicaliser sa démarche. Radicaliser, c’est-à-dire qu’il est allé à la racine de sa relation avec un territoire qui l’a ébloui et stupéfait. Il est allé à l’origine des origines : à la réalité du sol, aux accidents de la géologie, aux mariages de la glace, du feu, de la neige, de l’eau, des roches, des laves, du sable sur quoi et par quoi prennent naissance paysages, flore, faune, images, mythologie… impressions et émotions.

Ce que vous voyez dans cette exposition c’est ce transfert, ce transport, ce déménagement d’éléments d’un territoire, l’Islande, vers un autre territoire, l’atelier, pour en faire d’autres territoires encore : ces œuvres qu’il livre à tous.

Les œuvres : ce qui reste. Ce que vous voyez dans cette exposition, les formats, les toiles, les œuvres sur papier, les images fortement contrastées, leur densité, leur épaisseur, leur poids même, la granulométrie des surfaces, les blancheurs éclatantes, la netteté des compositions, l’envol des titres jouant comme autant d’invitations à d’autres voyages, et les livres, ces dialogues entre l’artiste et les poètes, livres tissés de mots et d’images, où s’inscrit la chorégraphie des regards et des plumes sur des territoires en déplacement.


Rédacteur : Raphaël MONTICELLI


Raphaël MONTICELLI est né1948 à Nice, au sein de la langue italienne et dans le milieu des immigrés d’où il a gardé la saveur des exils et comme un goût de déchirure.

Après avoir été formé à la fois par les maîtres de l’Ecole publique et les Pères salésiens, il a suivi les cours du Conservatoire d’art dramatique et ceux de l’Université.

Agrégé de lettres, il termina sa carrière chargé de mission culturelle par l’Education nationale.

Depuis la fin des années soixante, il participe aux mouvements artistiques et littéraires et a animé revues et galeries alternatives. Il mène régulièrement une activité de critique d’art, et collabore avec de nombreux artistes dans des œuvres croisées qui sont l’un des volets importants à ses yeux de son activité d’écriture. L’ensemble de sa recherche s’organise autour des “bribes” (balbutiements, espaces d’apprentissage de la langue et du texte) auxquelles il cherche à donner forme, contenance ou cohérence…

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